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Mon arrivée à l'école Hériot

Je serre la main de ma mère. C'est le matin. Il fait gris avec une petite pluie très fine.
On remonte une longue allée bordée de grands arbres. Un homme nous accompagne. C'est lui qui conduisait la voiture depuis Luçon où j'habite.
Presque toute la nuit on a roulé. J'ai dormi.
Et là, je suis dans un endroit inconnu et je marche presque tiré par la main de ma mère.

On passe une grille, un immense portail.
Devant moi, un grand bâtiment austère.
Plein de fenêtres. Il fait au moins trois étages, mais ça je ne fais pas trop attention.
Il y a quelque chose d'écrit tout là-haut. Mais je ne sais pas lire.
Au milieu de la cour une grande statue blanche.
Ce sont des soldats avec un ange ou quelque chose comme ça.
En fait je ne fais attention à rien de précis. Je me demande où on va. Et pour quoi faire.
On est où ici ?
Ma mère me tire et entre par la porte principale.
On est toujours accompagné par ce monsieur que je ne connais presque pas. Je l'ai déjà vu, mais c'est qui ? Je ne sais pas.
De longs couloirs s'étirent de chaque côté de l'entrée.
On n'est pas tout seuls. D'autres enfants sont là avec des parents. Certains sont seuls.
On s'assoit sur un banc.
On attend.
Je me penche pour regarder. On s'interroge tous. Certains pleurent. On est quand même drôlement nombreux.
Des parents sortent d'un bureau, des papiers à la main, prennent leur enfant par la main, et disparaissent en tournant là-bas, au bout du couloir.
- Madame Navenot ? C'est mon nom. Quelqu'un appelle ma mère qui se lève et suis ce monsieur en uniforme qui l'emmène dans le bureau.
Je suis tout seul avec cet homme qui m'accompagne. Il tente un sourire. Je m'en fiche de son sourire. D'abord je ne le connais pas, ensuite je suis inquiet. Je n'ai pas peur, mais on est où ? Qu'est-ce qu'on fait là ?

Ma mère sort enfin du bureau.
Elle me fait un petit sourire triste. A moitié figé.
Quelque chose ne va pas. D'accord, ma mère n'est pas souriante, mais là il y a quelque chose en plus qui ne va pas.
Du coup mon inquiétude monte d'un cran.
On lui a aussi donné des papiers.
Elle s'approche et me prend par la main. On marche dans ce long couloir. On tourne. Devant nous un autre garçon, comme moi avec ses parents, semblent nous montrer le chemin.
On re tourne encore une fois et là un attroupement.
Il y a plein d'enfants avec leurs parents qui attendent. En fait, on fait la queue.
Ça y est. Ma main est devenue moite. Ma mère la serre fort comme si elle pensait que je voulais m'échapper. C'est sa douceur à elle.
Et puis, elle s'accroupit. Me serre dans ses bras. Elle m'embrasse ? Je ne me souviens pas. Je ne suis pas trop habitué aux câlins. Elle paraît triste. Le monsieur essaie de m'embrasser. Pas envie, je ne le connais pas ,moi, ce monsieur.
Je me dégage. En plus il sent la cigarette.

Et me voilà poussé avec d'autres enfants dans une sorte de grand bureau avec plein d'étagères remplis de vêtements.
Ma mère s'est esquivée. En fait, il n'y a que des enfants. On se regarde tous interrogateurs.
Une voix crie.

- Navenot !
Je m'approche d'une sorte de grand comptoir tout en longueur. Je ne suis pas le seul. On est cinq ou six à attendre.
Un monsieur me dévisage, me toise, réfléchit et me tourne le dos. Il est habillé en militaire. En fait, ils sont tous habillés en militaire. Bizarre ça. On est où ?
Le voilà qui revient. Il a une sorte de sourire aux lèvres. Peut-être pour me réconforter. Ou satisfait de son choix !
- Tiens, tu prends tes affaires et tu sors par là.

Il me montre une porte.
J'en ai plein les bras. Dans la pièce d'à côté, une dizaine d'enfants sont là. Tout le monde attend. Les bras chargés de vêtements. Tous de la même couleur. Ils sont bleus. Bleus marine.

Une dame entre. Elle est bizarre.
Elle porte une longue robe noire avec une sorte de gilet blanc. On ne lui voit même pas les pieds.
Mais le plus bizarre, c'est qu'elle a une sorte de grand chapeau mal fait avec de grandes cornes.
Et puis aussi une croix sur le ventre attaché par une ficelle.
Elle a un joli visage, de grands yeux derrière de petites lunettes rondes avec des verres très épais.
Surtout quel sourire. Elle paraît très douce. On ne lui voit pas un seul cheveu.
Elle attend un peu en souriant, nous dévisage.
Puis elle nous appelle l'un après l'autre en cochant une feuille. C'est long.
Elle m'appelle. Je lève le doigt. Tous, nous avons levé le doigt.
La liste d'appel est terminée.
Elle nous regarde encore, fait un tour d'horizon avec ses gros yeux doux.
- Bonjour les enfants, je m'appelle Sœur Louise. Suivez-moi.

Et c'est reparti dans un dédale de couloirs. On monte des escaliers en bois avec une rampe en fer. Au moins deux étages.
Elle entre dans une immense chambre avec plein de lits à la queue leu leu. A la tête de chaque lit un petit meuble en bois.
On rentre tous.
Et elle nous appelle encore. D'un geste du doigt, elle nous désigne un lit. Tout le monde comprend que ce sera notre lit. C'est un dortoir.
Un grand dortoir. On est trente et un dans ce dortoir.
- Tout le monde sait s'habiller tout seul ?
Pas un mot comme réponse.
- Bien. Déshabillez-vous et mettez les affaires que vous avez sur vous dans le sac qui se trouve sur votre lit
Je reconnais aussitôt un sac de la maison. Il y a une étiquette avec mon nom.
Tout le monde a un sac sur son lit.
Se déshabiller ? On est le matin, pas le soir !!!
Plus ou moins vite on se déshabille. La sœur Louise aide certains. Ceux-là, pour la plupart pleurent.
- Dans les affaires qu'on vous a données, il y a un slip et un maillot de corps. Vous les mettez.
Elle fait le tour du dortoir et aide encore quelques-uns.
- Bien ! Il y a aussi une chemise bleue et un short
-Allez. On s'habille !!!
Nous voilà tous revêtus avec les mêmes vêtements.
- Mettez les mi-bas et le chandail.
Des mi-bas. Pourquoi elle appelle ça comme ça ? C'est des chaussettes. Elles arrivent presque jusqu'aux genoux.
- Vous avez vu. Il reste encore une veste.
En effet, il y a bien une veste que j'enfile. C'est la première fois que je mets ça.
- Cette veste devra toujours être boutonnée.
Il y a deux rangées de trois boutons jaunes.
La sœur continue de faire le tour du dortoir. Aide encore quelques-uns. Essaie de rassurer d'autres.
Moi, je ne pleure pas.
Et enfin, il y a un béret.
- Mettez le béret sur votre tête.
Il y a en fait toutes sortes de manières de mettre un béret. Certains viennent de la campagne. Ils mettent leur béret comme leur père ou grand père. Bien vissé sur la tête. A la paysanne.
Moi, comme beaucoup, je le pose comme une galette. Certains penchés à droite ou à gauche. D'autres en arrière ou au contraire devant.
- Vos chaussures sont dans votre placard. Vous pouvez les mettre
Des chaussures ! Drôles de chaussures.
Elles sont lourdes, dures. Mais elles brillent. Elles sont noires avec de grands lacets.
Sœur Louise est obligée d'aider beaucoup d'enfants. Ils ont des difficultés à les mettre, mais surtout ils ne savent pas faire le nœud.
Il a fallu longtemps pour que tout le monde soit prêt.
- On va sortir. Suivez-moi.

Trente gamins suivent sœur Louise. On a tous du mal à marcher. Elles sont lourdes ces chaussures.
On descend les deux étages. Certains glissent ou se rattrapent de justesse.
Encore des couloirs qui se croisent, puis on sort par une double porte.
On arrive dans une grande cour.
- Mettez-vous en rang par deux face à moi.
On se range sur deux longues colonnes. Elle tourne le dos à la porte.
- Vous êtes dans la grande cour. C'est là que vous vous retrouverez le plus souvent pour jouer.
- Au coup de sifflet,
Elle siffle un grand coup (ce genre de sifflet qui fait un bruit strident qui vous casse les oreilles), vous venez en courant et vous vous mettez en rang par deux en silence et en ordre
- Compris ?
- Allez, vous pouvez jouer.
Jouer ? Avec quoi ? Avec qui ? Je ne connais personne. Comme d'autres je vais dans la cour.
J'ai du mal à marcher. D'autant plus qu'il y a plein de gros cailloux ou, parfois, des rangées de pavés.
Je glisse. Je n'avais pas remarqué. Il y a plein de gros clous sous les chaussures.

Mais je suis où ? Qu'est qu'on fait là ? Pourquoi ?

On est début septembre 1959, il fait gris, j'ai six ans et deux mois. Je viens d'entrer à l'EMEH, École Militaire Enfantine Hériot à La Boissière École en Seine et Oise (maintenant Yvelines).
Je ne verrai maintenant ma mère que pour les deux semaines de Noël.
Ensuite, deux semaines pour Paques.
Ensuite, un mois pour les grandes vacances.

Je ne savais pas que je resterai 13 ans dans cet univers fermé ...

Je ne savais pas que mon grand frère était dans cette école depuis déjà 2 ans ...

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